Expozine 2015 discussion sur l’édition numérique

31.05.2016

Expozine 2015: discussion sur l’édition numérique

Lors du gigantesque salon des petits éditeurs Expozine à Montréal en novembre 2015, nous avons profité de la concentration d’auteurs, d’éditeurs et de passionnés du milieu pour tenir une discussion sous forme de table ronde au sujet de l’édition numérique.

Les participants étaient Maxime Raymond (Les Éditions de Ta Mère), Hugh McGuire (PressBooks) et Harley Smart (Bookart, Anteism), et la discussion fut modérée par Louis Rastelli et Pascal-Angelo Fioramore (Les Éditions Rodrigol, Expozine).

Parmi les exposants vétérans d’Expozine, Les Éditions de Ta Mère font partie de ceux qui se sont entièrement lancés dans le milieu, avec toutes leurs publications maintenant disponibles en numérique, en plus des versions imprimées. Maxime Raymond partagera avec nous les expériences de cette modeste maison d’édition dans son cheminement à travers cette ère de l’édition numérique.

Harley Smart participe depuis plusieurs années au salon Expozine avec sa maison d’édition Anteism (anteism.com), fondée en 2003 pour publier des livres d’artistes, des titres à court tirage, des monographies, des catalogues d’expositions et des fanzines. Il gère depuis 2015 un service d’impression sur demande et de reliure de livres, Bookart (bookart.ca).

Pour sa part, Hugh McGuire est fondateur de PressBooks, une plateforme d’édition de livres en ligne conçue sur WordPress; c’est aussi un technologue et écrivain expérimentant et écrivant au sujet des transformations du monde de l’édition qui a vu de près l’évolution de ce milieu ces dernières années.

LR: Bienvenue! C’est graduel, mais parmi les éditeurs qu’on a en grand nombre juste à côté ici (durant le salon Expozine), il commence à en avoir un bon nombre ayant des livres numériques à vendre en plus des copies physiques. C’est sûr que, pour l’instant, c’est par petits pas que les petits éditeurs peuvent avancer dans ce domaine. C’est peut-être aussi le cas du côté du public qui lit ce genre de publications; les tablettes et lecteurs électroniques ne sont pas aussi répandus dans notre milieu en comparaison aux nombre de lecteurs typique de livres populaires.
Je veux commencer avec Maxime Raymond, l’un des éditeurs chez Les Éditions de Ta Mère, qui nous a fort impressionné ces dernières années comme étant un des premiers de notre milieu à vraiment sortir simultanément des nouveautés en numérique et en papier. Donc, c’est un des éditeurs qui s’est déjà rendu là. Raconte nous ça, Maxime !

MR: Donc, c’est ça. Je travaille aux Éditions de Ta Mère depuis neuf ans déjà. Nous, on a commencé le numérique il y a environs quatre ans. Il y avait une espèce de vibe, c’était comme si le numérique était pour changer le monde. Il y avait de ceux qui disaient que « le livre va être sur Internet partout, ça va être le nouvel Eldorado de la littérature ». Puis il y a de ceux qui disaient : « le livre va mourir, ahhh l’Internet ». Moi, j’ai toujours été entre les deux. D’après moi, on n’est pas dans quelque chose de dramatique pour les livres, puis on n’est pas dans quelque chose comme réinventer un nouveau genre non plus.

L’avantage qu’on avait c’est qu’on travaillait déjà avec InDesign pour faire nos livres, et ça crée des fichiers assez complets pour adapter en ePub, qui est le format principal pour les romans qui comportent moins de graphiques à l’intérieur. Donc le saut était facile à faire. Ensuite, on connaissait un organisme qui s’appelle le Déclic; c’est un organisme de réinsertion sociale qui fait de la conversion ePub. Ils ont bâti un organisme communautaire à but non lucratif autour de cette idée là! Ce qui fait que pour peut-être 100$ de plus par livre, on avait une version numérique qu’on pouvait lancer en même temps. On a fait tout le catalogue donc une quinzaine de titres à ce moment-là. Maintenant on les fait au fur et à mesure.

Je trouve que faire des livres numériques, c’est pas si pire, ca se fait assez facilement. Le plus difficile c’est de les distribuer et de les vendre, d’avoir une plateforme pour pouvoir vraiment donner accès à tes livres aux gens. On travaille avec un distributeur qui s’appelle De Marque, qui est un gros distributeur de livres numériques. C’est une invention québécoise qui a amené aussi sur un système qui fonctionne bien : les éditeurs rentrent leurs œuvres, leurs informations, puis à partir de ça, De Marque envoie ça sur amazon.ca et les sites indépendants, les libraires indépendants partout dans le monde. Donc je n’ai pas besoin de dealer avec tous ces gens là.

Mais il faut quand même le dire : les ventes ne sont pas fortes. Pour nous, ce n’est pas grave, ça ne coûte pas cher à faire. En plus, nous, ce qu’on aime, c’est de faire des livres physiques. Les livres numériques peuvent être pratiques pour ceux qui voyagent beaucoup mais c’est pas le but premier de faire du numérique; ça n’a rien remplacé côté littéraire au Québec. Le numérique a remplacé aux États-Unis les livres de poche super cheap qu’on achetait avant à la gare d’autobus, tu sais, des livres à 8$, les livres que tu sacres aux vidanges parce qu’ils sont sales et ils se défont. Mais au Québec, on n’a pas vu le marché shifter tant que ça, c’est peut-être 5-6% des ventes en ce moment ? C’est encore très anecdotique. On l’a fait pour notre petit catalogue parce que c’était facile. Mais après ça, pour l’indépendant, l’enjeu c’est vraiment la diffusion, je pense.
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LR : Je passe donc la parole à Hugh McGuire…

HM: Alors, c’était en 2011 que j’ai commencé Pressbooks, qui est un logiciel pour produire des livres électroniques en format ePub, en format .pdf et autres. Alors l’idée c’est d’avoir un logiciel qui était facile à utiliser, les gens utilisaient déjà WordPress pour leurs sites Web, alors avec la même expertise on pourrait appuyer sur un bouton et avoir des fichiers bien formatés à la sortie. Cela fait 4 ans que je travaille là-dessus et puis, en parallèle, nos clients sont de petites presses ou des auto-éditeurs. C’est souvent des gens qui ont l’approche de produire le numérique en premier, et d’imprimer des livres surtout sur demande.
Donc, tout ça, ça aide à réduire les coûts et les complexités liées à la publication. Par contre, les problèmes de tous les éditeurs et tous les auteurs persistent : trouver des lecteurs. Alors c’est ça qui est le défi primordial pour tout ceux qui s’intéressent à la création ou à la diffusion de livres.

Quand j’ai commencé il y a environs cinq ans, le marché aux États-Unis était à peu près à 10% du marché qui se composait de livres électroniques. Et peu après, ça a monté, ça a monté vite, et puis là on pensait voir ça grimper à 50% du marché dans quelques années. Mais là, on est arrivé à un genre de plateau vers 25%, et ça c’est la part du marché des livres électroniques aux Etats-Unis. C’est moins fort que ça au Canada, moins fort aussi en France.
Mais ce qui est super intéressant pour les livres électroniques, c’est qu’on a possibilité d’avoir une distribution globale, par exemple, avec De Marque et son service très facile à utiliser que Maxime a mentionné.

Pour les éditeurs qui sont très proches de leurs lecteurs déjà –les petits éditeurs, des éditeurs indépendants— la question qui devrait se poser est : est-ce que ça vaut la peine d’aller vers le numérique ? Pour moi, c’est toujours cette question d’avoir une « machine » d’intérêt international qui donne raison d’être de travailler en numérique, parce que sinon c’est très difficile de vendre ses livres partout. Par contre, s’il y a une seule personne en Malaisie qui a acheté un livre électronique l’année passée, est-ce que ça vaut la peine de tout changer nos façons de faire pour l’accommoder ? L’autre chose, c’est le contenu : les livres électroniques fonctionnent plutôt bien pour des textes moins littéraires, moins expérimentaux; plutôt des romans policiers, etc. Il faut préciser qu’il y a quand même beaucoup d’éditeurs qui font du numérique et qui sont des éditeurs très petits, plus littéraires, etc. Mais voilà, je pense qu’il y a quatre ans, j’aurais dit « tout va changer, il faut s’adapter tout de suite ! » Et puis là, on s’aperçoit que, en fait, la vie du livre est assez stable, on a changé peut-être un 20% des titres dans quelques catégories de livres, mais ce n’est pas partout. Mais je crois bien que ça va continuer à changer.

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